C’est la question qui vient et revient inexorablement lors des périgrinations du bagad Keriz en Bretagne et partout ailleurs : « D’où venez-vous ? de Clichy certes… mais de quel département breton ? ». Paris est qualifiée de « première ville bretonne » de France compte tenu du nombre de Bretons et de descendants d’« immigrés » de la diaspora bretonne qui y résident, et dont on dit qu’ils seraient près d’1 million (dont 300 000 nés en Bretagne). Sa périphérie n’y échappe bien sûr pas : aussi, si Clichy n’est pas en Bretagne, c’est la Bretagne qui est à Clichy et ce, au fil d’une histoire passée et actuelle.
Clichy est une commune limitrophe de Paris, située entre Levallois-Perret, Saint-Ouen-sur-Seine, et entre la Seine et le 17e arrondissement de Paris. À partir de la Révolution, Clichy est devenue une ville industrielle avec des activités de blanchisserie, de verrerie, de cristallerie et de savonnerie. Au XIXème siècle, la cristallerie Maës et la verrerie Appert, reconnues dans le monde entier, s’installent à Clichy. Plus tard, en 1950, Citroën est l’un des premiers grands groupes à s’y installer.
À la fin du XIXème siècle, Clichy est une ville industrielle dense, en expansion rapide. Elle attire une population ouvrière de toute la France : Bretons, Auvergnats, Picards, Champenois. Les secteurs représentés sont la chimie, la métallurgie, l’imprimerie et le textile. Parmi la population, les Bretons deviennent rapidement l’une des communautés les plus visibles de Clichy.Clichy attire les Bretons arrivant à Montparnasse pour plusieurs raisons. Tout d’abord la proximité des usines qui proposent des emplois stables. Enfin, la présence de compatriotes qui s’organisent en communautés. Les premiers arrivés font venir les frères, les sœurs et les cousins, et Clichy devient un noyau breton très dense dès les années 1900.Les Bretons qui s’installent à Clichy dès 1880 viennent majoritairement d’un même bassin géographique et d’un triangle rural du Nord de la Bretagne : le Trégor, le Goëlo et la région de Guingamp – Bégard – Belle-Isle-en-Terre. Ces zones sont alors parmi les plus pauvres de Bretagne : petites exploitations, agriculture de subsistance, peu d’emplois hors saison…
Clichy a été desservie par plusieurs lignes de chemin de fer au début du XXème siècle. La gare de Clichy-la-Garenne, ouverte dès 1882, était un point important pour le transport de marchandises et de passagers. Cette gare a facilité le transport des produits industriels, notamment ceux des cristalleries et verreries, vers d’autres parties de la France et même à l’international, et elle a permis une meilleure connectivité avec Paris et les autres régions. C’est sans surprise, donc, que Clichy a connu la plus forte immigration bretonne d’Île-de-France.
Les Bretons se regroupent dans trois zones. Le quartier du centre, rue Martre, rue Dagobert, rue du Landy, rue Morice, Passage de Clichy… avec de nombreuses pensions bretonnes, des chambres ouvrières et des cafés tenus par les compatriotes. Près des ateliers dans le quartier des Batignolles à la limite de Paris 17ème et dans l’axe rue de Paris – boulevard Victor Hugo qui propose de l’habitat ouvrier.Clichy a été marquée par la grande crue de 1910, qui a frappé la zone industrielle en bord de Seine : dépôts, usines, entrepôts, chantiers, voies ferrées… Les quartiers populaires du centre, où vivaient les Bretons, ont été concernés mais de façon plus relative. Des marins bretons ont été mobilisés pour naviguer dans les rues inondées pour assurer le transport des habitants en barque à Paris.Les Bretons deviennent l’une des principales communautés ouvrières de Clichy, occupant les emplois les plus pénibles, transformant les quartiers populaires, créant des réseaux d’entraide et contribuant à la vie sociale, religieuse et associative. Communauté visible mais marginalisée, les Bretons s’installent dans certaines rues de Clichy qui deviennent des « micro-villages bretons ».
Une importante communauté bretonne s’est alors créée à Clichy, grâce aux nombreux cheminots affectés au trafic de Paris-Saint-Lazare. De mémoire d’« anciens », cette immigration serait venue du Trégor et de plusieurs familles de la région de Gimgamp dans les Côtes d’Armor qui auraient été les premières à s’installer. Ainsi, jusqu’aux années 2000, deux associations visant à promouvoir et préserver la culture bretonne ont existé et comptaient quelques centaines de membres avec des groupes folkloriques et même un Cercle celtique sacré Champion de Bretagne en 1ère catégorie en 1982.
À compter des années 1920, Clichy devient l’un des centres majeurs des fêtes bretonnes en région parisienne. Un reportage réalisé par British Pathé dans les années 1930, témoigne de fêtes très structurés avec défilés en costumes, binioù et bombardes. On y danse et on y élit la « Reine de Bretagne ». Les Bretons de tous horizons faisaient la fête dans les rues de Clichy.La tradition d’élire la « Reine de Bretagne » est un aspect emblématique de la culture bretonne, à Clichy comme à Paris, entre 1920 et 1950. Ainsi, la Reine représente la Bretagne en exil, incarne la beauté du costume, symbolise la jeunesse bretonne et sert de figure fédératrice… à l’image de la célèbre Anne de Bretagne, figure tutélaire dans l’imaginaire collectif breton.Une troupe folklorique bretonne, « Treger ha Kerne » (« Trégor et Cornouaille » en mémoire à la diaspora) a existé à Clichu entre les années 30 et 50, et avait son siège rue des Bateliers. Cette troupe était composée de Trégorrois et de Goëlliens portant les costumes du Trégor, d’ailleurs visible dans les fêtes bretonnes filmées par Pathé.
L’Amicale des Bretons de Clichy-la-Garenne, une des deux associations historiques de Clichy, est représentative de l’essort au XXème siècle de la culture bretonne qui est provenu de la région parisienne. Ce « revival » breton est, en effet, dû à l’engagement des héritiers de la diaspora bretonne comme Dorig Le Voyer et Hervé Le Menn qui ont créé en 1932 à Paris le tout premier bagad (la « K.A.V » pour Kenvreuriezh ar Viniaouerien) bien avant que ne soit créée en Bretagne la Bodadeg ar Sonerion en 1943, ou Alan Stivell qui a incarné dans les années 60/70 la « Vague celtique » qui a redonné fierté aux Bretons.
À partir de 1925-1930, ces fêtes deviennent annuelles et publiques. On voit apparaître les premiers cercles de danse folklorique et ce qu’on peut qualifier de premier bagad de l’histoire, la K.A.V. ou « Kenvreuriezh ar Viniaouerien » (la « Confrérie des sonneurs de binioù »), défiler à Clichy lors de ces fêtes.En 1980, un cercle de danse bretonne s’installe sur la commune de Clichy. Il s’agit du cercle « An Droug Hirnez » (« La longue peine de l’exil », en lien avec la diaspora) créé en 1977 à Asnières-sur-Seine. Plus de 120 danseurs ont été formés grâce à ce cercle et 4 fest-noz ont été organisés par lui à Clichy.Le cercle « An Droug Hirnez » a permis de maintenir jusqu’en 2010, date de cessation de ses activités, la communauté bretonne de Clichy. Le président fondateur du cercle de Clichy, Michel Nanquette, a permis l’émergence en 1980 du bagad Keriz (« Keriz » signifiant « citadin ») dont le président fondateur était Alain Nanquette, son propre frère.
Le bagad Keriz est aujourd’hui une véritable institution clichoise et un amabassadeur de la culture bretonne en Île-de-France et en dehors de ses frontières. Ce bagad comme nul autre, qui s’est forgé tout un palmarès en Bretagne dans le cadre du Championnat national des bagadoù tout en ayant prospéré loin de ses terres, démontre que la culture bretonne est bien vivante et contribue au vivre-ensemble sur la commune de Clichy et en Île-de-France.